Sunday, 13 April 2014

Va, je ne te hais point, UE…

"L’Europe est une histoire dont il faut prendre soin et qu’il faut porter" —
Philippe Herzog

Si je devais garder un seul mot de la soirée organisée par la Maison de l’Europe dans la bibliothèque de l’Hôtel de Ville de Paris (le 10 avril 2014), il serait celui-là. Non pas parce que le reste du débat aurait été trop egocomissioneuropéennecentrique, non plus parce que j’ai eu l’impression que les intervenants – Philippe Herzog, auteur de "Europe, réveille-toi ! " (Le Manuscrit, 2013), Bernard Guetta, auteur de "Intime conviction. Comment je suis devenu européen " (Seuil, 2014) – ont seulement effleurée cette question, sans entrer en profondeur, et ni parce que je suis restée sur ma faim.
Tout ceci est vrai, comme le fait que, niveau manque, je garde un bémol : pas une seule fois, pendant les deux heures de débat dans un cadre digne du "Roman de la Rose" d’Umberto Eco, une vraie bibliothèque, précieuse et rare, qui donnait envie d’y rester, de s’y enterrer, je n’ai pas entendu prononcé le mot qui contient en soi-même l’essence même de la démocratie. Parlement. Plus, parlement européen. Puisque nous avons parlé de l’Europe, justement. Certes, une personne du public, nombreux, a posé une question relative au parlement national, français, mais sinon, silence. De la part des intervenants surtout, ceux qui se sont évertué à nous convaincre que nous vivons, de nos jours, sous la dictature du mot NATIONAL.

Ainsi, selon Herzog, ancien député européen et président fondateur de Confrontations Europe, "le problème démocratique européen est d’abord un problème intérieur ", et "les élections européennes à venir ne sont pas vraiment européennes, mais plutôt nationales, car dans aucun de états membres on ne reconnaît pas des problématiques européennes dans les aspirations des partis en lice". Pour qu’elles soient européennes, "il faudra penser à autrui au moment du vote, pas à soi ".
"Aujourd’hui la Commission européenne exécute ce que le Conseil européen, formé des 28 états membres, nations donc, décide", rappelle Bernard Guetta, journaliste et chroniquer sur France Inter. Pour parler vraiment d’Europe nous devrions avoir, entonnent les deux, "une politique commune, et il faudra responsabiliser les institutions sur cette politique commune".

Voilà, en essence pourquoi je garderais de cette soirée merveilleuse, en outre, seulement ce mot de début. J’ajouterais aussi le fait d’aimer Europe non pas pour ce qu’elle est mais pour ce qu’elle pourra nous donner. C’est encore du pur Herzog, mais vous ne trouvez pas qu’elle rejoint, comme citation, mon premier pas dans ce compte-rendu ?

Le hasard fait, dit-on en France, assez bien les choses. Le moment choisi par La Maison de l’Europe pour ce débat (un de ses meilleurs, comme tenue, comme déroulé, comme présence, Mme Catherine Lalumiere, présidente de la Maison de l’Europe, étant à la fois excellente hôte et modératrice de la soirée) fut celui où éclata la vérité du livre publié par l'ex- ministre des Affaires européennes, Laurent Wauquiez, "Europe : il faut tout changer ", édition Odile Jacob, 2014, celui qui causa la tempête : il affirme dedans qu’il prône le retour à une Union à 6 membres fondateurs, car il serait "dépité par la manière dont sont prises les décisions dans le Conseil". L’histoire du Conseil qui dépite je veux bien la croire.

Le même jour, à Bucarest, Luca Niculescu recevait sur son plateau, à Digi 24, l’encore ambassadeur de la France à Bucarest, un très bon ambassadeur sur le départ, Philippe Gustin, pour lui poser une question…embarrassante :
pourquoi a-t-on encore besoin des ambassadeurs européens dans les états membres de l’UE ?
Et, enfin, à Metz commençait le même soir, 10 avril, un festival au nome alléchant, "Littérature&Journalisme" , dont le programme m’a interpellé. Regardez seulement : nous sommes en plein siècle de bonne littérature, et ces gens-là se préoccupent de la démocratie, européenne de surcroit, dans les littératures des gens engagés ? De l’apparition d’un roman européen ? Dans la section "Combat pour la démocratie" je retrouve des auteurs engagés dans tout ce qui concerne le combat pour une Europe vraie, multilingue, solidaire, véritable, une Europe des européens, comme Javier Cercas, comme Yannis Kiourtsakis, Patrick McGuinness et le Roumain Razvan Radulescu ( ?!!!) et je lis ces mots en guise de présentation :
La démocratie et l’état de droit sont des plantes délicates, difficiles à faire germer et qui demandent un entretien constant. L’Europe ne peut oublier que tout ou presque tout sur son territoire était encore récemment voué au long ennui totalitaire. 
Nous sommes dimanche, jour où Kiev se décida de riposter dans l’est de l’Ukraine, pour contrer les attaques de pro-russes. Au-delà des coïncidences – à Paris, Bucarest et Metz, et je suis sure qu’ailleurs aussi – les gens se posent les mêmes questions concernant la démocratie, les gens sortent dans la rue pour manifester leur ras-le-bol contre l’austérité (à Paris, 100 000 personnes ce 12 avril), et désormais je me dis que ça y est, tout est dit. Souvent les coïncidences servent comme piliers qui soutiennent et donnent de légitimité aux sentiments et valeurs que nous chérissons.

Seulement les aveugles peuvent ne pas voir que le mal à l’aise de l’UE nous concerne, nous interpelle et nous tracasse tous, et que poser maintenant la question de Hemingway, For Whom the Bell Tolls est obsolète. Le glas sonne pour tous. Peut-être que là nous avons enfin une réponse à la question de la soirée débat à l’Hôtel de ville, d’autant plus époustouflante que subliminale : sur les affiches on n’en parlaient pas, et pourtant Mme Lalumiere la lancera de suite. Dès le début : comment je suis devenue européenne, en comprenant pourquoi je suis devenue européenne. Elle, elle l’avait dit clairement. Philippe Herzog aussi. Mais Bernard Guetta, non. Je suis partie un peu déçue par la manière dont Mr Guetta a esquivé la question directe d’une participante au débat : quelle langue parle un européen. C’est vrai que c’est une question difficile, mais on n’avance point si on élude les questions. Jamais. Il nous reste son livre, certes.

Mais maintenant, rembobinant, je comprends un peu mieux : mise en abîme, la soirée n’a pas été seulement une soirée, mais un son de glas. Celui de Paris. Cette histoire nous concerne tous, comme l’écrivait Camus, et cela fait de nous, ensemble, des européens. "Si nous sommes capables de nous renouveler de l’intérieur, c’est bien, résuma Herzog, sinon, nous sommes fichus ". Va, je ne te hais point…UE.

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