Sunday, 30 March 2014

Quelle Europe pour les nationalistes ?

Craig Willy, specialiste des questions européennes et grand estimateur de Presseurop, décrypte, dans un essai qui fait partie d'un plus ample dossier, à suivre dans les pages du mensuel roumain QMagazine, ce que c'est l’extrémisme européen.

Je ne sais pas ce que sont des "extrémistes". Mais s'agissant des mouvements d'extrême-droite ou d'extrême-gauche, sans connotations péjoratives, la sensibilité européenne varie. En général, tous sont radicalement contre les gouvernements actuels et donc contre "cette Europe", mais beaucoup sont pour une "autre Europe".

Certains, dans la pratique, se sont montrés euro-compatibles, notamment pour accéder au pouvoir. Geert Wilders aux Pays-Bas, la Lega Nord en Italie et le FPÖ en Autriche ont tous participé à des gouvernements, modérant leur euroscepticisme, dont le niveau varie également. (Wilders est contre l'Union européenne, la Lega seulement contre l'euro).

Paradoxalement, à gauche et parmi certains nationalistes, la critique est en fait d'un manque d'État européen : les Traités et la législation européennes auraient fait exploser les frontières et auraient castré les États nationaux, mais la gouvernance fiscale, sociale et financière du continent demeure quasiment inexistante. Selon cette critique, le libéralisme européen à mené à une anarchie économique qui bénéficie surtout aux banques, aux multinationales et à ceux qui cachent leur argent dans les paradis fiscaux, tout en décimant l'emploi et l'industrie.

La gauche européenne est très ambigüe sur ce point : contre cette Europe mais pour une autre Europe, cette-dernière souvent dénoncée comme un vœu pieux irréaliste. Faut-il donc être pour ou contre l'euro, par exemple, avec tous ses défauts d'un point de vue de gauche sociale et démocratique ? La gauche n'est toujours pas sortie de cette contradiction.

On retrouve cette tension parmi les nationalistes. Même les eurodéputés du Front National français, par exemple, ont voté avec la majorité en faveur d'un renforcement des outils de la Commission contre le dumping (comme les panneaux solaires chinois). Il y a une forte division entre les nationalistes étato-protectionnistes (notamment du sud et souvent de l'est) et les nationalistes libre-échangistes (comme UKIP et Wilders, typiquement du nord-ouest), reflétant les tempéraments très différents des pays, attribuant soit l'excès soit le manque de libre-échange comme la cause de leur malheur économique (théodicée).

En général, l'extrême droite est plus nationale qu'européenne. Mais certains, notamment les racialistes comme les Identitaires, favorisent tout comme l'Union européenne les identités régionales et européenne (c'est-à-dire enracinées et "blanches").
Le Front National est un cas intéressant. Globalement il voudrait transformer l'Union en coquille vide : dissolution de l'euro et de Schengen, possibilité de douanes nationales (donc fin du Marché unique) et supériorité du droit français sur le droit européen (donc la fin de ce dernier).

Néanmoins il y a un "européisme frontiste" : le parti admet un rôle européen pour l'éducation, la recherche et l'industrie, notamment pour les grands projets. Il soutient donc les échanges estudiantins Erasmus, Airbus et le système satellite Galileo. Les eurodéputés frontistes se sont d'ailleurs abstenus, mais n'ont pas voté contre le programme de recherche européen Horizon 2020. Un pestiféré comme Alain Soral aussi bien qu'un autre respectable comme Emmanuel Todd, tous deux des intellectuels des nouveaux nationalismes français, ont parlé de la nécessité d'un "protectionnisme européen", ce qui, bien entendu, implique un certain européisme. Le Front National, comme la gauche, dit vouloir une "autre Europe" dont les contours ne sont pas encore clairs. Son programme plaide pour "une association libre d’États européens partageant la même vision et les mêmes intérêts sur des sujets tels que l’immigration ou les règles devant régir les échanges extérieurs et la circulation des capitaux" qui associerait la Russie. Un gouvernement frontiste tenterait-il de ré-créer une Union douanière européenne avec des membres protectionnistes et anti-immigrationnistes (une nouvelle Union latine ?) ? Une telle Union serait-elle plus pragmatique et efficace que l'actuelle ou est-ce qu'elle serait encore plus paralysée par le véto national ?

Il est intéressant de noter que le nationalisme aujourd'hui semble souvent aller de paire avec la russophilie. La plupart des "observateurs internationaux" invités par la Russie pour le référendum criméen étaient des nationalistes (Front National, Jobbik hongrois, l'Auto-défense polonaise...). L'Alternative für Deutschland, parti libéral-conservateur eurosceptique représentant un nationalisme allemand modéré, a elle aussi exprimé un désir de coopération avec la Russie. Les paléoconservateurs américains – isolationnistes, conservateurs sociétaux et antiguerres – sont également souvent admirateur de Vladimir Poutine, comme champion du nationalisme conservateur contre l'extension permanente de la sphère libérale-financière.

La russophilie a donc largement changé de camps depuis 30 ans, allant de l'extrême-gauche à l'extrême-droite, mais, curieusement, en France les électeurs concernés sont souvent les mêmes : les sous-privilégiés de souche européenne, souvent ouvriers et moins éduqués.

1 comment:

  1. Schengen n'ait rient à que voire avec l'UE: il est un traité multilatéral auquel ne participent pas certains pays de l'Union, et en revanche y participent des Pays qui ne sont pas dans la Ue. Pourquoi faire toujours cette salade mixte d'institutions et de concepts?
    Pourquoi confondre toujours l'Europe avec l'Union?

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